Arguments en faveur d'une utilisation à plus grande échelle des données sur l'éducation en RDC
Il est essentiel de disposer de bons systèmes de données sur l’éducation. Pourtant, la mise en place de systèmes durables s’est souvent avérée difficile. Beaucoup échouent — non pas parce que la technologie est inadaptée, mais parce que les fondements institutionnels nécessaires à leur pérennité faisaient défaut ou n’étaient pas correctement intégrés à leur mise en œuvre. Une étude menée dans six pays a révélé que les données sur l’éducation sont rarement exploitées à leur plein potentiel, même lorsqu’elles sont disponibles. Le Partenariat mondial pour l’éducation le décrit sans détour : les pays continuent de se heurter aux mêmes problèmes liés aux données malgré les investissements consentis.
Il en résulte souvent des plateformes coûteuses et sous-utilisées qui absorbent des fonds sans apporter de changement. Le coût n'est pas seulement financier. Chaque année où un système reste au point mort, des décisions en matière d'éducation sont prises sans disposer des informations nécessaires, notamment celles concernant les budgets, les examens et l'affectation des ressources, qui déterminent si les enfants atteignent leur potentiel d'apprentissage.
La République démocratique du Congo (RDC) est un cas à part : les fondements institutionnels nationaux existent déjà, mais sans investissements urgents, les progrès sont désormais menacés.
Les fondements institutionnels sont déjà en place
Dans de nombreux contextes, notamment en Afrique subsaharienne, la mise en place d’un système de données numériques opérationnel permettant de gérer les informations relatives à chaque apprenant implique de partir de zéro : obtenir l’adhésion politique, former du personnel, mettre en place des processus de collecte de données et intégrer de nouvelles fonctions au sein des structures gouvernementales. En RDC, une grande partie de ce travail a déjà été accomplie.
Le SERNIE, service public chargé de la gestion des données individuelles des élèves au sein du ministère de l’Éducation primaire, secondaire et technique (MEPST) de la RDC, dispose d’un mandat à l’échelle nationale, d’un personnel décentralisé et de processus bien établis pour la collecte, la gestion et la communication des dossiers des élèves. En effet, le SERNIE reconnaît que ces données sont essentielles pour permettre au gouvernement de planifier, de gérer et de fournir les services éducatifs indispensables.
Depuis des décennies, le personnel du SERNIE se rend directement dans les établissements scolaires pour recenser les élèves, tenir à jour les registres d’inscription et produire les données officielles qui servent de base à la planification des examens nationaux. Il ne s’agit pas d’une nouvelle fonction soutenue par un partenaire de développement, mais bien d’une opération gouvernementale existante, menée à grande échelle dans tout le pays. C’est une fonction qui, à bien des égards, ferait l’envie de nombreux pays de la région.
Cependant, depuis sa création en 1991, les équipes du SERNIE ont rempli cette mission à l’aide de formulaires papier, qu’elles transportaient physiquement jusqu’à Kinshasa pour une saisie centralisée des données. Il en résulte des retards de traitement suffisamment longs pour que les données deviennent obsolètes avant même d’avoir pu être numérisées ou utilisées. Pour les processus où le temps est un facteur critique, comme les examens nationaux, les données sur les élèves arrivaient trop tard pour être fiables et, malgré tous les efforts des équipes du SERNIE, elles ont fini par être considérées, dans l’ensemble du secteur de l’éducation, comme inexactes et non pertinentes.
Une main-d'œuvre présente sur l'ensemble du territoire, chargée d'une mission d'intérêt national, était freinée par la paperasserie.
Depuis de nombreuses années, le SERNIE est chargé de recenser les élèves et de tenir à jour les dossiers scolaires officiels, mais les limites des procédures sur support papier ont rendu ce travail lent et peu adapté à une planification à plus grande échelle.
Ce que la numérisation rend possible
EDUSER est un système d'inscription numérique développé avec le soutien technique de la société CGA Technologies, filiale de Corus. Ce système a été conçu pour résoudre ce problème spécifique. Plutôt que de remplacer ou de repenser le travail effectué par SERNIE, il vient le renforcer, en permettant à SERNIE de remplir sa mission actuelle conformément au plan quinquennal du MEPST pour le secteur de l'éducation, tout en contournant bon nombre d'obstacles logistiques.
Ce système remplace la collecte de données sur support papier et un processus qui multiplie par deux, voire par trois, les efforts, par un enregistrement via une application réalisé par le personnel de SERNIE lors de ses visites scolaires habituelles destinées à gérer et à soutenir la qualité de l’éducation. Les données relatives aux apprenants, notamment les pièces d’identité délivrées par l’État, les informations démographiques (âge, sexe, handicap, situation maternelle) et le niveau scolaire, sont saisies directement au niveau local et traitées sans les retards engendrés par la saisie centralisée des données.
Les avantages concrets sont immédiats :
- Pour la première fois, des données actualisées sur les inscriptions sont disponibles pour la planification des examens nationaux.
- Le parcours de chaque élève est désormais suivi, qu'il change d'établissement ou d'année scolaire.
- Les données désagrégées permettent de dresser un portrait plus complet des apprenants et de leurs besoins, ce qui facilite une planification plus ciblée à tous les niveaux du système éducatif.
En substance, cela permet d'obtenir davantage de données sur l'éducation, plus rapidement et avec moins d'efforts.
Une autre plateforme de suivi de l'éducation développée par CGA Technologies, appelée HereMIS, a servi de base à EDUSER et a été adaptée aux réalités opérationnelles de la SERNIE. La propriété et l'utilisation du système restent du ressort du ministère de l'Éducation de la RDC.
Pour assurer une planification et une gestion efficaces de l'éducation, il est indispensable non seulement de connaître le nombre d'élèves inscrits dans les écoles publiques, mais aussi de savoir qui ils sont, quels sont leurs besoins, s'ils restent scolarisés et s'ils progressent au fil du temps. En RDC, les autorités ont fait de cette question une priorité au sein de l'un des systèmes éducatifs les plus vastes et les plus complexes d'Afrique subsaharienne, malgré des contraintes de ressources persistantes.
Pourquoi ces données sont-elles importantes au-delà de la préparation des examens ?
La fiabilité des données individuelles sur les élèves présente une valeur qui dépasse largement la fonction principale du SERNIE. D'autres départements chargés de l'éducation en RDC collectent séparément des données sur les enseignants et les infrastructures scolaires. Grâce à des données précises et détaillées sur les effectifs scolaires, il devient possible d'optimiser l'affectation des enseignants, ce qui permet d'adapter l'offre éducative à la demande, de réduire les doublons dans la collecte de données entre les différents départements et de favoriser une coordination plus étroite au sein du système éducatif dans son ensemble.
Pour les partenaires externes et les bailleurs de fonds, les données EDUSER constituent une base cohérente, gérée par les pouvoirs publics, permettant de cibler les interventions et de réduire la nécessité de mener des efforts parallèles de collecte de données qui fragmentent les ressources et affaiblissent les systèmes publics.
Essais en conditions réelles
En avril 2026, les équipes de SERNIE ont mené à bien le premier test du système dans des écoles de la RDC : un projet pilote EDUSER de trois semaines mené dans 20 écoles primaires de la province du Kasaï. Grâce à un modèle de formation en cascade, le personnel de SERNIE aux niveaux national, provincial et local a été formé avant de procéder à la collecte de données directement dans les écoles.
Les résultats ont confirmé les objectifs pour lesquels le système avait été conçu. Dans 20 établissements scolaires, les équipes du SERNIE ont inscrit 8 634 élèves (4 509 filles et 4 125 garçons) en s'appuyant sur leur personnel existant et leurs procédures établies, ce qui a permis, pour la première fois, de disposer de données utiles à la planification des examens nationaux.
Parmi les personnes inscrites, 11 filles ont été officiellement identifiées comme mères ou enceintes et 14 enfants ont été recensés comme présentant un handicap. Ces deux groupes étaient auparavant invisibles aux yeux des autorités, n’apparaissant pas dans les registres papier et risquant davantage de disparaître à nouveau sans que personne ne s’en aperçoive. Le projet pilote a également permis de mettre en évidence la diversité linguistique au sein des classes, révélant ainsi un facteur important qui influe sur la qualité de l’enseignement et les résultats d’apprentissage – un élément qu’aucun système précédent n’avait enregistré à ce niveau.
Les retours d’expérience des utilisateurs issus de la phase pilote ont confirmé ces résultats. Les équipes du SERNIE ont indiqué que le système était très facile à utiliser dans la pratique, bien adapté à leur contexte opérationnel et à leurs processus, et qu’il leur fournissait les données dont elles avaient besoin pour mener à bien leur mission. Le principal défi identifié concernait la synchronisation des données dans des environnements où la bande passante Internet est encore plus limitée que prévu. Des solutions techniques sont actuellement mises en place pour garantir que le système, déjà conçu pour fonctionner en ligne et hors ligne, soit encore plus robuste dans ces contextes.
Ce type de données est indispensable pour permettre aux décideurs de cerner la demande en matière de services éducatifs et de mieux gérer leur mise en œuvre. Le projet pilote a confirmé que des données fiables et actualisées sur les apprenants sont non seulement essentielles en RDC, mais qu’elles peuvent être obtenues grâce aux structures gouvernementales existantes. Il a également jeté les bases d’un déploiement à l’échelle nationale.
Un moment décisif — et une raison d'investir
Le projet pilote a été financé, mais son avenir reste incertain. Sans un investissement continu, un système présentant un fort potentiel d’impact à grande échelle et reposant sur des bases solides — géré par les pouvoirs publics, mis en œuvre par un personnel national, intégré dans des processus établis et conçu pour générer les données sur les apprenants dont les décideurs ont le plus besoin — risque de devenir un énième investissement inachevé dans un secteur déjà surchargé.
Les arguments en faveur du maintien du financement reposent sur ce qui distingue EDUSER :
- Les bases sont déjà en place. Le SERNIE dispose déjà du mandat, des effectifs et des procédures nécessaires pour collecter des données sur les apprenants à l'échelle nationale. EDUSER est un outil public qui a fait ses preuves et qui permet à cette équipe gouvernementale, en place depuis longtemps, de renforcer le travail qu'elle accomplit déjà.
- La mise à l'échelle est la clé de l'efficacité. Le déploiement d'EDUSER à l'échelle nationale permettra à la RDC, pour la première fois, de disposer de données individuelles sur les apprenants, fiables et actualisées, à grande échelle. Le gouvernement pourra ainsi suivre le parcours des enfants tout au long de leur scolarité et affecter les ressources là où elles sont le plus nécessaires. Cela permettra également de renforcer les capacités nationales afin de pérenniser la numérisation de manière autonome au sein de l'un des systèmes éducatifs les plus défavorisés au monde.
- Le coût de l'inaction est bien réel. La RDC compte environ 35 millions d’enfants en âge scolaire, dont environ 7,6 millions ne sont déjà plus scolarisés, alors que le système ne dispose toujours pas de données fiables sur chaque élève pour assurer leur suivi. Sans les informations nécessaires pour agir, le gouvernement ne peut pas prendre de décisions susceptibles de favoriser les progrès, la persévérance scolaire et les résultats d’apprentissage, ce qui aggrave une crise de la déscolarisation déjà en pleine spirale.
Nous espérons que cela ne s'arrêtera pas là et que nous pourrons continuer à aller de l'avant, car il ne s'agit pour l'instant que d'une phase pilote. Le Kasaï est le point de départ, mais à long terme, ces systèmes devraient s'étendre à l'ensemble du pays. Si nous nous arrêtons au Kasaï, nous n'aurons pas accompli grand-chose. Ce système permettra de renforcer l'identification des élèves, d'améliorer la traçabilité des données et de faciliter la planification éducative à l'échelle nationale.
La prudence dont font preuve les investisseurs vis-à-vis des systèmes numériques est compréhensible et, dans de nombreux contextes, justifiée. En l’absence de fondements institutionnels, les risques et les coûts sont plus élevés, comme le confirment les antécédents du secteur. Le cadre de Corus cadre d’investissement durable dans les technologies éducatives identifie la mise en place des systèmes fondamentaux avant celle des technologies en classe comme le facteur déterminant de la réussite ou de l’échec. Mais une prudence appliquée de manière uniforme, quel que soit le contexte, revient à passer à côté des cas où la réussite est véritablement à portée de main.
La RDC en est un exemple. La question est de savoir si quelqu'un choisira de la soutenir.
NOTE DE FIN :
EDUSER a été développé avec le soutien technique de CGA Technologies, une filiale de Corus, et financé dans le cadre du programme « Accès et Égalité pour l’Éducation des Filles » (AXE-Filles), doté de 23 millions de livres sterling et financé par le FCDO.
Le programme « Axe-Filles », lancé en mars 2023, visait à améliorer l’accès des filles à l’éducation au Kasaï, l’une des provinces les plus défavorisées de la RDC, notamment en renforçant les systèmes nationaux de données sur l’éducation grâce à la numérisation des processus d’inscription des élèves gérés par le SERNIE. Initialement prévu pour une durée de cinq ans, le programme « Axe-Filles » a pris fin prématurément en raison de réductions budgétaires.
Cliquez ici pour en savoir plus sur le programme Axe-Filles.